CHAPITRE I. INFIRMIERS POUR LE VILLAGE

CHAPITRE I. INFIRMIERS POUR LE VILLAGE

I.1. Lecture sur les infirmiers pour le village

On n’en a pas assez, encore faut-il les former, les équiper (12) et les payer correctement. Si le petit centre de santé est bien équipé, si l’infirmier est réellement dévoué (nécessité d’un contrôle régulier), il y a moyen qu’il puisse faire face aux premières alertes de malnutrition (2).

Un ordinateur bon marché offre un moyen d’optimiser la gestion des fichiers de santé qui est un problème multisectoriel (15).

Les infirmiers (1) doivent avoir été formés également dans la gestion informatique de la santé des enfants et des adultes du village.

Dans certaines parties du Tchad, selon Radio France Internationale (06/05/2012), on pense par exemple que brûler l’anus peut arrêter la diarrhée d’un enfant malnutri. C’est une erreur tragique et horrible.

Le point de vue que l’on vient de développer est le reflet d’un certain angélisme (3) situé aux antipodes (5) de la réalité au sein même de cette Afrique profonde. Où trouver cet oiseau rare qu’est l’infirmier décrit ci-dessus ? Il ne peut détourner ni les médicaments, ni les petits frais de soins et examens médicaux. Il faut, à cet effet, lui assurer un salaire décent.

Il veut voler qu’il y regarderait par deux fois avant de commettre une bêtise qui non seulement lui ferait perdre son emploi, mais le mettrait dans les ordinateurs de tout le pays, dans l’impossibilité quasi parfaite de retrouver un quelconque job (11) dans un secteur lié à la santé. Hélas ! C’est mal connaître les capacités d’initiatives susceptibles de naître, au sein d’un pays où la corruption est le premier sport national.

Il faut continuer à réfléchir à ce problème de mise en place d’un jeune cadre intègre et dévoué en lui offrant, par exemple, un salaire d’un niveau relativement attrayant, c’est-à-dire, d’un niveau relativement supérieur au salaire que perçoit l’infirmier moyen resté en ville.

Avant l’indépendance, un agronome prestant, 100% en ville, avait nettement moins d’avantages que son collègue dont les prestations comportaient, chaque mois, quelques séjours dans l’inspection et l’encadrement des travaux des villageois. Avec cette stratégie, on s’approcherait, peut-être, d’une motivation plus réaliste. Pourtant, avec la corruption, le jeune cadre sait qu’il peut gagner plus en emportant, par exemple, toute la caisse (7).

Seulement, si la personne a été bien formée, elle se rendra compte que cette opération, lorsqu’elle réussit pleinement, en sa faveur, ne va produire qu’une seule fois. C’est comme une personne qui coupe un arbre afin de récolter, d’un coup, toute la production annuelle de l’arbre. L’année suivante et les années après, il n’aura plus rien. Entre temps, l’arbre, s’il n’avait pas été coupé, continuerait à produire régulièrement et pendant des dizaines, voire des centaines d’années.

C’est cette stupidité, nous en sommes quasi certain, qui aurait causé la mort précoce (14) de l’Ingénieur agronome MAYUBA Henry (le très regretté Bikoro).

Rentré dans son village afin de prendre, à la base, le problème du développement rural, il commença par planter de nombreux safoutiers sélectionnés (16). Au bout de quelques années, il estima que la production était suffisamment importante pour démarrer une opération de commercialisation.

A cet effet, il remit, un bon matin, un grand nombre de sacs aux garçons du village. Le jour suivant, dans la matinée, pensait-il, ces safous allaient être vendus sur les marchés de Matadi.

Il était à cent lieues de s’imaginer la tragédie (19) qui l’attendait.

En effet, notre Ingénieur agronome pensait que le cerveau des jeunes d’aujourd’hui fonctionnait encore comme fonctionnait le sien quand il avait leur âge. Il pensait que les jeunes villageois allaient grimper sur les safoutiers et cueillir ou gauler (9 bis) les fruits, branche par branche. L’opération allait certainement prendre toute la journée. Il y aurait encore des fruits le jour suivant, et ainsi de suite durant plusieurs semaines. Telle était son anticipation (4).

A sa grande surprise, dès le début de l’après-midi, il vit revenir les jeunes, portant chacun un sac bien rempli. Ils promettaient qu’ils allaient réaliser, le lendemain, sur les marchés de Matadi, des très bonnes opérations financières. Non encore revenu de sa surprise, notre MAYUBA leur demanda, comment ils avaient su terminer si tôt, une opération qui devait prendre toute la journée. Toutes les dents dehors (18), l’un des jeunes lui expliqua qu’à son insu, ils avaient emporté des haches et que pour aller vite, ils avaient abattu tous les safoutiers…

Le lendemain matin l’opération financière eut lieu. Il connut même un succès extraordinaire compte tenu de la qualité des fruits. Quelques semaines plus tard, déjà malade à la suite du choc ressenti, l’Ingénieur MAYUBA prit son taxi très tôt le matin.

A sa grande surprise comme à la mienne après une rencontre fortuite à un arrêt de bus de Matadi, nous eûmes le bonheur de voyager côte à côte (20) jusqu’au Rond-Point Ngaba. Près de 360 km.

C’est au cours de ce long voyage qu’il va me raconter, en détails, la tragédie dont nous venons de relater les points saillants (13). A la descente du taxi, mon ami me promit qu’on allait se revoir très rapidement. Hélas ! On ne se reverra plus jamais. Je constatais seulement que son sens d’équilibre (17) posait problème.

Notre ami MAYUBA, avait bien fait en prenant l’initiative de rentrer au village et d’y entreprendre des actions positives (18). De telles actions, on doit les recommencer autant de fois qu’il faudra. La leçon à tirer de la tragédie de monsieur MAYUBA est que chacune des actions, dans le domaine de l’économie, de la santé et généralement du développement, doit être précédée et accompagnée par de nombreuses actions éducatives (1) et même par de nombreuses mesures d’encadrement de nos jeunes collaborateurs.

Si des encadreurs avaient été associés à l’opération, il est certain que ces aînés auraient empêché les jeunes dans leur projet d’abattre les safoutiers.

Fondamentalement, les jeunes d’aujourd’hui ne semblent plus partager nos échelles de valeurs (6). Peuvent-ils encore les partager ? Il faut de nombreuses actions éducatives à répéter, à temps et à contretemps. Et puisque de telles actions risquent de s’avérer insuffisantes, il faut les compléter par d’autres actions sécuritaires visant à prévenir certaines erreurs comme l’erreur tragique ci-dessus.

En effet, pour que ces dernières portent réellement des fruits, il faut qu’elles s’installent dans un laps de temps assez long. Il faut également des garde-fous pour empêcher certaines erreurs fatales comme ce fut le cas de notre très regretté ami, qui était à cent lieues de se douter de l’énormité de la bêtise (19) qui allait être commise.

Détruire est facile. Nous devons, pourtant, remonter la pente et ceci prendra le temps qu’il faudra. L’essentiel est de nous retrouver, chaque jour, sur nos opérations de réparation en vue de provoquer l’émergence (8) d’une génération réellement nouvelle et réellement réceptive face aux enjeux du futur.

Ceux qui ont connu l’ingénieur MAYUBA savent très bien que cet homme figurait parmi les meilleurs ingénieurs agronomes du Bas-fleuve. Son projet, extrêmement louable, ne pouvait pas être enterré. Ce projet de planter des safoutiers sélectionnés doit être repris sur une très large échelle. Et un tel projet, pour servir d’exemple à tous nos jeunes agronomes, doit pouvoir porter le nom de projet MAYUBA Henry. En effet, les souvenirs de l’ingénieur MAYUBA méritent d’être pérennisés.

I.2. Mots difficiles

1. ACTIONS EDUCATIVES

Il faut donner des longues explications afin que les jeunes du village comprennent ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. On connait la mésaventure d’un indien d’Amérique Latine à qui un voyageur venait de donner un cadeau inattendu. Ce cadeau était une belle chemise toute neuve.

Malheureusement, le voyageur n’eut pas l’idée d’expliquer, à l’indien, comment il fallait porter la chemise. Le nouveau bénéficiaire de la chemise s’efforçait de faire passer ses deux jambes par les manches de la chemise. Cette opération compliquée, se solda par une chute spectaculaire qui amusa fortement et le voyageur et l’indien.

Après cette mésaventure, l’explication devenait très facile. Dans le cas de notre agronome, malheureusement, le dégât était irréparable…

2. ALERTES DE MALNUTRITION :

Signes de malnutrition, par exemple, un petit ventre ballonné, des cheveux qui changent de couleur, etc. Une petite interview sur le régime alimentaire de l’enfant peut permettre de confirmer ou d’infirmer ce diagnostic.

3. Angélisme

Une sorte de naïveté oubliant les réalités du terrain.

4. Anticipation

Une prévision sur une suite logique d’événements.

5. Antipodes

On appelle ainsi, sur notre Planète assimilée à une sphère parfaite (ce qui n’est pas la réalité exacte), deux points extrêmes situés sur le même diamètre. Par exemple, le pôle Nord est l’antipode du pôle Sud. (Pous, Podos = mot grec voulant dire pied).

Si on pouvait visualiser deux personnes debout, mais aux antipodes d’un même diamètre, chacune de ces personnes penserait que son correspondant aurait sa tête orientée vers le bas. Aucune de ces deux personnes ne peut avoir la sensation que sa tête serait tournée vers le bas.

En effet, depuis notre conception, notre cerveau s’est donné une signification concrète de ce qu’on appelle le « bas ».

Le bas, en effet, est la direction vers le centre de la Planète.

6. Echelle de valeurs

Un ensemble d’actions et de normes qui s’imposent tout naturellement. Ainsi, en cas de non-compréhension, on demande des explications.

7. Emporter toute la caisse

C’est emporter tout l’argent disponible.

8. en vue de l’émergence

En vue de faire naître une génération capable de se prendre en charge, en résolvant les problèmes qui se posent et en franchissant certains obstacles, toujours inévitables.

9. Entreprendre des actions positives

C’est réaliser des projets concrets en vue d’améliorer la vie au village, notamment par la création de certaines activités agricoles rentables ou capables d’augmenter les moyens financiers du villageois.

9 bis. Gauler

Cueillir au moyen d’une gaule. GAULE : Kkoóndo ou petit crochet à l’extrémité d’une tige relativement rigide. Avec ce crochet, on peut cueillir des fruits sans grimper dans l’arbre puisque on se trouve en présence de jeunes arbres pas encore très haut. Si nos jeunes acteurs avaient bien réfléchi, ils auraient compris que ces jeunes arbres portaient encore des fruits non arrivés à maturité.

Ces fruits, tardifs, pouvaient être cueillis ultérieurement, en plusieurs séances. A la fin, les safoutiers, privés de leurs fruits, allaient reprendre leur vie normale et, l’année suivante, ils allaient encore produire des safous, ainsi de suite. Ce cycle allait se répéter des dizaines d’années sinon des centaines d’années car, nous ne connaissons pas du tout la longévité moyenne exacte d’un safoutier.

Tout ce que nous savons, est qu’il existe dans nos villages quelques vieux safoutiers âgés de plus de 100 ans. Voilà comment, avec l’ignorance de nos jeunes acteurs ci-dessus, un projet qui devait, des nombreuses années dans le futur, rapporter aux villageois une fortune colossale, un tel projet a été anéanti en moins d’une heure. Est-ce qu’on peut comprendre, à présent, l’énormité d’une bêtise que notre ami ne pouvait même pas anticiper ?

10. INFIRMIER

C’est une personne qui assure les soins de santé soit sous la supervision d’un médecin ou d’un assistant médical, soit sans supervision lorsqu’il s’agit d’un tout petit centre de santé. Centre situé loin de toute formation médicale d’une certaine importance.

11. JOB

Un emploi, un métier.

12. « Les équiper »

Veut dire leur fournir un petit stock de médicaments et une petite trousse d’instruments de base, par exemple, une lampe à alcool pour stériliser les instruments. Des bouteilles d’alcool pour désinfecter, un petit panneau solaire, etc.

13. Les points saillants

Les points les plus importants. Le côté tragique de ce récit est que ces jeunes gens venaient de ruiner ou d’anéantir un travail qui avait pris, environ, sept ans. C’était une perte irréparable.

14. Mort précoce

C’est une mort qui survient un peu trop tôt alors que la personne est encore relativement jeune et robuste.

15. Multisectoriel

Un problème comportant plusieurs aspects dont un petit comité d’organisation pourrait détailler les diverses facettes.

16. Safoutiers sélectionnés

C’était des safoutiers déjà choisis par les agronomes belges au centre agronomique de Mvuazi où la sélection des safoutiers avait démarré dès les années 1921.

Si l’activité de sélection des safoutiers avait été soutenue et appuyée financièrement et administrativement, par le Congo d’après l’indépendance, il est presque certain que la RDC, dans le domaine de safoutier, aurait fort probablement une position de leader. Ce qui, actuellement, est loin d’être le cas.

17. SENS D’EQUILIBRE

L’équilibre d’une personne est un problème complexe géré par l’oreille interne. Nos amis lecteurs pourront s’informer sur le fonctionnement des canaux semi-circulaires de l’oreille interne.

18. Toutes les dents dehors

En riant avec beaucoup de satisfaction.

19. Tragédie

Circonstance très malheureuse.

20. Voyager, côte à côte

Assis, l’un à côté de l’autre, car nous étions des amis de très longue date.